A propos de Paysages avec Jeanne

harige-dame-2.jpg
Notule à propos de « Paysage avec Jeanne » de Jeanne Le Peillet et Wouter Krokaert, Frémok, Paris-Bruxelles, 2006.
Par Olivier Deprez

Sur la couverture immaculée, l’image d’une fillette et d’un lapin. Des mots également s’inscrivent au-dessus et à droite. Le titre « Paysage avec Jeanne » et le nom des auteurs : Jeanne Le Peillet et Wouter Krokaert. Un texte précise les circonstances de la rencontre entre les deux auteurs : barré « Elle avait sept ans », puis « le jour de notre première rencontre. Elle était assise à côté de sa mère, et sur la table qui nous séparait, il y avait un tas de dessins dans une boîte de carton. »

Le lecteur qui s’arrêterait en ce point aurait déjà un aperçu de l’ensemble du livre, aperçu incomplet certes, mais la couverture en tous les cas esquisse dans ces grandes lignes tout l’enjeu du livre : créer une oeuvre à quatre mains dont deux mains sont celles d’une fillette de sept ans.

L’intérêt du livre de Jeanne Le Peillet et Wouter Krokaert tient en effet dans cette rencontre graphique du monde visuel de l’enfance et du monde visuel de l’adulte. La page devient le lieu de cette rencontre et redistribue ce faisant les catégories esthétiques de notre perception de ce qu’est l’art du dessin.
La modernité nous a sensibilisé à cette redistribution des valeurs : art brut, arts premiers, archaïsme, primitivisme. « Paysage avec Jeanne » s’inscrit indubitablement dans cette déjà longue histoire qui aura remis en cause les catégories et les frontières qui séparent et organisent le monde de l’art. Cependant réduire ce livre à cette grille de lecture serait injuste d’une part et une erreur aussi bien.

Tout d’abord, il faut souligner que le dessin de l’adulte n’est pas influencé par le dessin de l’enfant et inversement. Le graphisme de l’adulte affirme clairement sa maîtrise de l’outil et du support. Il n’y a qu’à s’attarder à étudier l’importance du blanc dans le dessin de Krokaert pour s’apercevoir que l’on est en présence d’un art qui a fait un choix esthétique ferme, choix que seule une pratique réfléchie et adulte autorise. De même, le dessin de l’enfant demeure dans le cadre qui est le sien. Il s’agit bien d’un dessin d’enfant, d’un enfant qui aime dessiner, sûrement, mais les enfants en général aiment dessiner. La singularité du livre ne provient donc pas d’une transgression des frontières du dessin d’enfant et du dessin d’adulte (catégories un peu floues, mais après tout parlantes).

Si ce livre nous touche et si ce livre suscite l’intérêt du lecteur, c’est au fond pour de tout autres raisons. Raisons qui sont suggérées par le titre et par les traits qui barrent l’indication liminaire de l’âge de l’enfant. C’est qu’il s’agit, osons le mot, d’un amour, ou du moins, d’une rencontre amicale de grande intensité. Le tabou qui s’est imposé à nous ces dernières années dans notre relation au monde enfantin nous interdit désormais d’aimer les enfants. N’oublions pas pourtant que « pédophile » signifie au sens propre du mot : qui aime les enfants. Notre société qui est autant schizophrène qu’elle est paranoïaque détruit le sens des mots (et ce faisant, c’est la littérature même qu’elle enterre). C’est donc sous la coupe d’une authentique censure que nous écrivons et dessinons désormais.

Le livre de Jeanne Le Peillet et Wouter Krokaert fait la nique à cette censure. Et mieux, ce livre esquisse un espace de rencontre où il est encore possible d’établir un contact entre l’enfance et le monde adulte. Les fantasmes de l’enfant s’y affirment sans ambiguïtés et de même ceux de l’adulte. C’est peut-être, et le thème du paysage incite à penser cela, la possibilité d’une nouvelle innocence que ce livre esquisse à travers les dessins. Un monde sans arrières-pensées, un monde où l’enfant peut assumer son être et sa relation finalement fantasmatique au monde adulte (cf. les dents de vampire et le sein débordant de la chemise du dessin de la couverture). Un monde où l’adulte peut se tourner vers l’enfance et maintenir malgré tout ses qualités propres.
Dans notre société où il est de bon aloi pour les adultes de singer l’adolescence et de mimer les enfants qui parlent pour rire (cette scie de langage « je rigole » qui a un tel succès sur tous les plateaux télévisuels montrent lamentablement l’échec du monde soi-disant adulte à s’assumer comme tel), la lecture du livre de Jeanne Le Peillet et Wouter Krokaert s’impose de toute urgence.

Poster un commentaire

Classé dans parutions frmk

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s